14 mars 2008
Israël, le boycottage et la raison
Faut-il boycotter un Salon du livre mettant à l'honneur des écrivains israéliens pour protester contre la politique d'Israël ? A l'inverse, doit-on considérer comme totalement illégitime la volonté de boycotter cet hommage ?
Comme toujours lorsqu'il s'agit du conflit israélo-palestinien, il n'est pas facile de distinguer l'outrance suspecte de la critique légitime, de part et d'autre. Dans ce cas particulier, la seule utilisation du mot « boycottage » résonne d'autant plus douloureusement qu'il est associé au mot « livres » et au mot « juif ». Les auteurs de cet appel au boycottage ne semblent pas mesurer combien cette association rappelle le temps où l'on brûlait des livres et des juifs après les avoir boycottés. Soit qu'ils approuvent - plus ou moins consciemment - cet imaginaire, soit qu'ils y soient au contraire totalement étrangers.
Le boycottage a une histoire complexe, où cohabitent le meilleur et le pire, l'incitation à la haine ou l'invitation au respect. On pense au boycottage des magasins juifs sous le nazisme. On oublie celui des bus du temps de la ségrégation en Amérique. Le mouvement des droits civiques doit beaucoup à ces travailleurs noirs préférant marcher plutôt que de payer pour des bus où l'on arrêtait une femme, Rosa Parks, qui avait osé s'asseoir sur un siège réservé aux Blancs. Dans ce cas, l'acte de boycotter est incontestablement un acte de libération et de progrès.
L'histoire du boycottage pour protester contre Israël est autrement plus ambiguë. Lorsque des groupes d'intérêts arabes et musulmans décident de boycotter les commerces « juifs » s'implantant en Palestine, plus de vingt ans avant la création de l'Etat d'Israël, la consigne s'apparente à un slogan xénophobe et raciste. La « liste noire » établie par la Ligue arabe en vue de boycotter les entreprises ayant des liens commerciaux avec Israël marche dans ces pas, puisqu'elle proteste contre l'existence même de cet Etat. En revanche, lorsque des ONG boycottent des produits « made in Israël » pour protester contre la colonisation et l'exploitation de territoires palestiniens, la démarche n'est-elle pas légitime ? Elle est sûrement préférable à des modes de protestation plus violents comme les attentats kamikazes.
Le boycottage n'est donc pas une forme de protestation négative en soi, mais il ne peut être décrypté qu'en fonction du contexte, du symbole, de la motivation de ses acteurs et de sa cible. En l'occurrence, qui sont les boycotteurs ? Plusieurs pays arabes, des écrivains, des militants propalestiniens, d'autres plus islamistes ou plus antisémites que propalestiniens. Leurs appétits de boycottage ne sont pas de même nature. On peut comprendre qu'un pays comme le Liban, à peine remis d'une invasion destructrice, n'ait guère envie de participer à un Salon du livre où Israël est à l'honneur. On sourit davantage en voyant l'Arabie saoudite ou l'Iran monter sur leurs grands chevaux. Voilà bien des pays qu'il faudrait boycotter s'ils étaient à l'affiche d'un Salon du livre. L'Algérie ou la Tunisie, qui ne tiendront pas de stands, n'ont guère plus de leçons à donner, tant la parole libre des démocrates est, chez eux, boycottée tous les jours.
Qu'en est-il des auteurs et des intellectuels soutenant le boycottage de ce Salon du livre pour protester contre la politique d'Israël ? Il en existe deux catégories. D'une part les intellectuels qui veulent ainsi faire respecter les droits de l'homme, dont ceux des Palestiniens. D'autre part ceux qui n'agitent la question des droits de l'homme que lorsqu'il s'agit d'Israël ou de régimes menaçant les islamistes. Je pense à Tariq Ramadan. Il voudrait donner des leçons d'antiracisme, mais il a déjà prouvé par le passé qu'il ne savait pas faire la distinction entre un intellectuel juif et un intellectuel sioniste. Chez lui, l'appel au boycottage ne vient pas se substituer au recours guerrier, puisqu'il soutient le Hamas et son action. Il faut sûrement se garder de confondre cette position avec celle d'auteurs arabes ou propalestiniens sincèrement désireux de protester contre la politique d'Israël par la voie pacifique, en préférant le boycott à la violence. Sauf à donner le sentiment que toute protestation est irrecevable dès lors qu'il s'agit d'Israël.
Reste à déterminer la cible. Entendons l'émotion de ceux qui protestent contre la mise à l'honneur d'Israël au moment où la colonisation reprend et où des Gazaouis meurent à petit feu à cause du blocus Israélien, un boycottage autrement plus dramatique. Et laissons aboyer ceux qui boycottent un salon simplement parce qu'il met à l'honneur des écrivains israéliens, critiques ou non envers la politique israélienne.
Amos Oz, David Grossman, Avraham B. Yehoshua et plusieurs autres invités d'honneur de ce Salon du livre font partie de ces ambassadeurs dont la littérature doit franchir les frontières, hors la zone de tension. Un Salon du livre n'est-il pas le meilleur lieu pour nouer cet échange entre écrivains israéliens et palestiniens ? Ce que l'hommage unilatéral - associé à la non-invitation d'écrivains israéliens arabophones - ne permet pas forcément. D'où la polémique, justifiée. Et la crainte, tout aussi justifiée, qu'elle ne serve une fois de plus de prétexte à refuser le dialogue.
Caroline Fourest
Article paru dans l'édition du 14.03.08
04 mars 2008
La braderie des HLM
Article paru dans le Monde du 29.02.08
Chaque année, les commerçants soldent leurs invendus. L'Etat, lui, a décidé de brader 40 000 logements sociaux. Et de récidiver chaque année. Soit pas moins de 140 000 logements sociaux liquidés d'ici à 2010. C'est l'objectif fixé par la ministre du logement. Les bailleurs sociaux espéraient l'en avoir dissuadée. Mais le président de la République est revenu à la charge lors de la présentation du plan banlieue. Et rien ne semble plus pouvoir enrayer la braderie. Etonnant entêtement. Car jamais la France n'a eu autant besoin de logements à loyers modérés. L'explosion des prix de l'immobilier ne cesse de creuser les inégalités. Les classes moyennes ont du mal à rester en centre-ville, les classes populaires ont tout simplement renoncé à y vivre un jour, la mixité sociale recule.
Pour lutter contre cette ghettoïsation et le repli communautaire qui en découle, l'Etat français dispose d'un outil majeur : le logement social. Lui seul permet de redistribuer les cartes, de ventiler, de donner de l'air et de la mixité. C'est cet outil que le gouvernement veut à tout prix émousser en sacrifiant chaque année 1 % de son parc locatif au slogan « Tous propriétaires ! ». On cherche une explication rationnelle. On peine à la trouver. A part ce rêve du candidat Sarkozy, celui d'une « France de propriétaires ». C'est beau comme du Thatcher, mais un peu décalé dans la France des années 2000. Bien sûr, tout le monde rêve d'un superbe appartement à Neuilly, avec vue sur la Seine, dont les travaux ont été réalisés à bas prix par un entrepreneur désireux de plaire. Mais la réalité en Seine-Saint-Denis n'est pas tout à fait celle de Neuilly. Dans le 93, chaque fois que l'Etat a voulu favoriser l'accession à la propriété privée des plus modestes en guise de politique du logement, le rêve a tourné au cauchemar.
Une fois endettées, les familles ayant acheté leur appartement n'ont presque jamais les moyens d'entretenir les parties communes. Le résultat est visible à l'oeil nu. Contrairement aux idées reçues, les quartiers les plus dégradés de France ne sont pas des cités HLM, mais des copropriétés délabrées, qui représentent jusqu'à 40 % du parc immobilier de certains quartiers difficiles. Ce n'est sans doute pas un hasard si les émeutes les plus graves de ces dernières années sont justement parties de ces copropriétés. Comme la Cerisaie à Villiers-le-Bel ou le quartier du Chêne Pointu à Clichy-sous-Bois.
La cité des Bosquets à Montfermeil offre un autre exemple dramatique. Dans les années 1960, des investisseurs pensaient avoir flairé une affaire en achetant des lots dans ce chef-lieu qu'on appelait jadis « Mont-fermé », mais qui promettait d'être enfin désenclavé grâce à un projet de liaison autoroutière, finalement abandonné. Les lots ont donc été vendus aux seuls Français susceptibles d'en vouloir, pauvres et issus des mêmes trajets migratoires. Beaucoup n'étaient pas en capacité de faire fonctionner leur syndic, en grande difficulté dès le milieu des années 1970. La SCI des Bosquets sera mise en liquidation en 1980, obligeant l'Etat et les collectivités locales à racheter peu à peu les logements pour éviter le pire. Un peu tard. Et sans pouvoir acheter assez de logements situés côte à côte pour transformer le paysage urbain et social.
Le parc HLM coexiste donc avec les derniers vestiges de la copropriété : des immeubles en ruine, aux portes éventrées, aux boîtes aux lettres cabossées, aux escaliers à haut risque. Les murs extérieurs sont recouverts de tags, contre la police et parfois contre les juifs. Les rares journalistes osant s'y aventurer ramènent des images trahissant l'abandon. Certains pyromanes politiques s'en servent pour dénoncer la démission des pouvoirs publics et faire enrager contre l'Etat... Lequel n'y est pour rien, puisque ces immeubles sont censés être entretenus par leurs propriétaires.
La seule solution pour en sortir est simple, mais coûteuse : racheter ces copropriétés, les intégrer au parc HLM, les réhabiliter, les entretenir et organiser la mixité. C'est l'un des constats faits par le plan Borloo. Mais l'ambitieux plan de rénovation urbaine a choisi de privilégier la destruction-reconstruction plutôt que le rachat-réhabilitation. Or la construction prend du temps. Pendant que les grues s'activent mollement, la mixité sociale s'écroule, les gens tombent, et le climat pourrit. Qu'en sera-t-il lorsque l'Etat aura pris le risque d'ajouter 140 000 logements privés tenus par des ménages très modestes en plus des copropriétés à risques déjà existantes ? Faut-il vraiment miner les quartiers populaires avec des logements privés dont l'Etat aura le plus grand mal, en cas de problème, à reprendre le contrôle ? Pourquoi, si ce n'est par idéologie ? Celle de l'accession à la propriété, partout, coûte que coûte et à tout prix.
Certes, la convention arrachée aux bailleurs sociaux prévoit que l'Etat construise deux logements sociaux pour un logement vendu. Mais, en attendant, l'Etat aura perdu sa marge de manoeuvre pour lutter contre les inégalités de logement d'aujourd'hui. Surtout, rien ne garantit que ces promesses-là soient tenues. L'argent pour construire pourrait bien manquer si l'Etat doit racheter en catastrophe les logements cédés à des syndics en liquidation lors d'un énième plan banlieue dont aucun Français ne voudra plus sur le mode « rien n'y fait jamais ». Alors que ce plan, positif sur certains aspects, comporte tout simplement une faille majeure dès l'origine. Une faille idéologique.
Caroline Fourest
