15 janvier 2008
La « politique de civilisation » selon Sarkozy : la France Année zéro
Nicolas Sarkozy nous annonce une révolution culturelle et idéologique. Mais comme il pèche parfois par excès de confiance en lui, il nous annonce carrément une « politique de civilisation ». Une expression empruntée à Edgar Morin.
Elle est parfois un peu grandiloquente dans la bouche de l’auteur, qui invite les politiques à tenir compte de l’impact sur l’environnement ou à délaisser le rationalisme et l’individualisme pour emprunter davantage aux philosophies orientales sur un mode frisant le décroissantisme moraliste.
Elle est ridicule dans la bouche de Nicolas Sarkozy — dont toute la première partie de mandat et même la vie politique a consisté à encourager la production et le quantitatif au détriment du qualitatif, et notamment de la qualité de vie.
D’ailleurs, on ne décrète pas une politique de civilisation. C’est un processus long, historique, le fruit d’une interaction au minimum centenaire entre plusieurs évolutions politiques, sociologiques et culturelles. À ce rythme, Nicolas Sarkozy ne fera que cinq ans. Au mieux dix.
Il n’est pas question pour autant de sous-estimer la profondeur des réformes envisagées. Certaines font même rêver : retrouver le rôle de la France dans le monde, rebâtir une école « du savoir, du civisme et de l’ouverture d’esprit », tenir compte de l’environnement, moraliser le capitalisme financier, lutter contre les fonds spéculatifs, l’arrêt possible des OGM, faire de nos universités des campus « où l’on a envie d’étudier », élargir le G8 à 15 pays…
On aimerait y croire. On sait qu’il y mettra toute son énergie. Malheureusement, à force de foncer tête baissée, sur autant de dossiers, sans laisser le temps au débat public de servir de contre-pouvoir, la France risque de se réveiller avec une drôle de gueule de bois. Car Nicolas Sarkozy a déjà prouvé (comme ministre du Budget, de l’Intérieur et dans la première partie de son mandat) que l’enchantement de ses discours se traduisait par une politique brutale et simpliste.
Il prétend lutter contre les déficits publics. Mais n’a-t-il pas déjà vidé les caisses de l’État pour distribuer des cadeaux fiscaux à ceux qui en avaient le moins besoin ? Bien d’autres fausses bonnes idées ou paradoxes de cet ordre sont à pressentir au vu de son discours sur la « politique de civilisation ». Comme la "moralisation du capitalisme financier" (aucun ministre de l'intérieur n'a fait mieux pour modérer le zèle de la brigade financière contre la délinquance financière), la défense de la culture sur le service publique (qui perd ses recettes publicitaires pour être évaluée selon les critères sarkozystes de la culture du résultat ?), ou la nouvelle façon de mesurer la croissance (pour masquer le fait que les résultats ne sont pas au rendez-vous ?)
Toutes ces annonces posent la question de la confiance. Le passé politique de Nicolas Sarkozy prouve qu’il tient ses promesses sur le papier. Mais on ne peut absolument pas lui faire confiance pour ne pas biaiser sur la façon de les évaluer. En tant que ministre de l’Intérieur, la façon dont il a manipulé les statistiques pour améliorer les taux d’élucidation des commissariats — lesquels ne prennent plus certaines plaintes par peur de faire tomber leurs primes — au détriment d’une mesure réelle de l’augmentation des délits ne plaide pas pour lui. Or il faut une vraie dose de confiance pour accepter d’être conduit à si vive allure vers une France nouvelle. Pour l’instant, ceux qui connaissent bien le bilan de Nicolas Sarkozy comme ministre vivent surtout avec la peur au ventre de se réveiller en gare d’arrivée avec une France défigurée.
Caroline Fourest
04 décembre 2007
Sarkozy a dit "Islamophobie"
En un mot, Nicolas Sarkozy a ruiné tous les efforts des associations antiracistes féministes et laïques luttant contre la confessionnalisation des identités et du débat public.
Le 29 novembre dernier, lors de son intervention télévisée, il réagissait aux propos antisémites du ministre algérien des anciens combattants en expliquant qu'il était résolu à combattre l'"antisémitisme et l'islamophobie". Il vient de récidiver lors de son séjour en Algérie.
L'utilisation de mot — contre laquelle Fiammetta Venner et moi-même n'avons cessé de mettre en garde depuis 2003 — est grave. Par sa portée anti-laïque, le mot "islamophobie" assimile la critique de la religion et de l'idéologie islamique à du racisme envers les musulmans. En vertu de quoi, il est utilisé par les associations intégristes pour faire taire tout esprit libre, à commencer par les musulmans laïques — souvent traités d'"islamophobes" par ces intégristes.
En donnant une aura présidentielle à ce mot pensé par les intégristes pour faire passer le blasphème pour du racisme, Nicolas Sarkozy trahit la lettre de soutien qu'il avait adressée à Charlie Hebdo lors du procès des caricatures intenté par des organisations comme l'UOIF — qui prétendait confondre la publication de caricatures avec du racisme "islamophobe".
Inconscience ? En réalité, l'utilisation de ce mot s'inscrit très logiquement dans l'approche communautariste et complaisante envers l'intégrisme qui a toujours guidé l'action de Nicolas Sarkozy au ministère de l'intérieur. Il a toujours été persuadé qu'il fallait être dur avec les délinquants et les immigrés mais tendre avec les communautés religieuses pour équilibrer. D'où la place de choix accordée à l'UOIF au sein de l'Islam de France.
Mais cela correspond aussi à sa vision religieuse des identités. On se souvient qu'il avait nommé un préfet en le désignant comme "musulman" (il avait même déclaré : "être musulman cela se voit sur la figure). Certains pensaient que son accession au poste suprême freinerait cette dérive. C'est faux. Elle ne fait qu'empirer.
Caroline Fourest
17 novembre 2007
Les statistiques ethniques auraient fait reculer la lutte antiraciste
Autant, on peut légitimement être déçu par le peu de « réserves » émis par le Conseil constitutionnel concernant les tests ADN, autant la censure de l’article 63 autorisant le recours à des statistiques ethniques est une victoire que l’on ne mesure pas assez. Si cet amendement était passé, le modèle français d’intégration aurait tout simplement pris la voie du modèle anglo-saxon. Pour le pire et non pour le meilleur. Le meilleur, c’est lorsque des minorités utilisent leur savoir-faire pour mettre en lumière la violence des discriminations dont elles sont l’objet, en vue d'exiger l’égalité. Le pire, c’est lorsque cette demande dérive vers une demande de compensation, au titre de victime, que le politique pèse et sous-pèse en fonction du poids démographique de chaque « communauté ». Une tentation qui séduit comme jamais la classe politique française. Les statistiques ethniques auraient accru cette tentation, dont même les Usa reviennent.
En contrepartie, les partisans des « statistiques de la diversité » disent espérer mieux mesurer les discriminations et donc les combattre. Mais faut-il vraiment classer les gens par catégorie ethno-raciales et payer des Instituts de sondage pour savoir qu’il est plus dur de trouver un logement ou un travail lorsqu’on est noir ou d’origine arabe dans ce pays ? Les études permettant de mesurer le poids des discriminations, le ressenti ou de « tester » les préjugés racistes existent déjà. L’Observatoire des discriminations, par exemple, a prouvé que les CV portant un nom maghrébin ont trois fois moins de chance de déboucher sur un premier entretien que les autres à compétences égales voires meilleures…
Alors pourquoi vouloir aller plus loin dans la mesure de la « diversité »et de l’ « intégration » au sein d’une loi régulant l’immigration ? Faut-il le préciser, cet amendement a été déposé par le fameux Thierry Mariani qui souhaite autant ces statistiques pour combattre les discriminations qu’il souhaite les tests ADN pour faciliter le regroupement familial… En réalité, il s’agit de classer les Français en fonction de leurs « différences » en vue de doser. Pour le meilleur comme pour le pire. Or, au mieux, ces études permettront d’orienter la lutte contre les discriminations vers un « dosage cosmétique », où chaque quota de minorités visibles respecté masquera la panne massive de l’égalité des chances et des « possibles ».
Pour signer l’appel lancé par SOS Racime (déjà plus de 80 000 signatures) : http://www.fichepasmonpote.com/
Pour voir la vidéo qui tourne en dérision les statistiques ethniques : http://www.dailymotion.com/relevance/search/sos+racisme/video/x3hc64_statistique-ethnique-sos-racisme
Caroline Fourest
06 octobre 2007
La clarification est un combat
Il est toujours plus difficile de dire à ses amis qu’ils se trompent qu’à ses ennemis. J’en ai fait expérience en dénonçant dans un livre la « Tentation obscurantiste » d’une certaine gauche. Depuis 2001, une certaine gauche tiers-mondiste confond volontiers la libre critique de la religion musulmane (ses excès intégristes, sexistes ou homophobes) avec du racisme sous prétexte d’ « islamophobie » ambiante. Cette dérive est à l’œuvre dans des organisations comme la LDH et le MRAP.
Aujourd’hui toutefois, il me semble qu’une autre dérive réponde à cette dérive-là. Dégoûtés par l’islamo-gauchisme, certains laïques sont prêts à défendre tous ceux se réclamant de la laïcité, y compris s’ils sont en réalité plus racistes que laïques ou portent atteinte aux libertés individuelles. L’affaire d’Épinal pourrait sonner comme le symptôme de cette dérive-là.
De quoi s’agit-il ? Fanny Truchelut tient un gîte. Deux femmes réservent une chambre. Quand elles arrivent, elles sont voilées… La propriétaire leur demande de ne pas porter le voile dans les parties communes (ce qui revient à les congédier) en expliquant qu’elle ne veut pas de « ces gens-là ». L’une des femmes voilées est une militante et porte plainte. Fanny Truchelut risque 2 ans de prison et 30 0000 euros d’amendes. Des laïques se portent à son secours. Le MRAP et la LDH tiennent la preuve que le camp laïque sert en réalité donner bonne conscience au racisme populaire…
Connaissant le travail de sape qu’ils ont mené pour empoisonner ce débat, je n’aurais pas aimé devoir figurer sur les bancs de ce procès aux côtés du MRAP et de la LDH. Mais je ne me serais pas sentie mieux de l’autre côté de la barre, dans une affaire où Fanny Truchelut a accepté le soutien financier de Philippe de Villiers et a pris pour avocat maître Varaut. L'avocat du Mouvement pour la France, le fils et successeur du célèbre avocat du même nom, soit l'homme qui a intenté les procès pour "racisme anti-chrétien" au nom de l'AGRIF contre toute affiche ou dessin jugé blasphématoire...
Nos amis de Riposte laïque ont choisi de soutenir « sans aucunes réserves » l’attitude de Fanny face au MRAP et à la LDH. Quitte à se retrouver aux côtés de gens bien infréquentables quand on prétend agir au nom de la vigilance laïque, anti-intégriste, et non raciste. J’y vois l’un des effets bien connu du fameux « les ennemis de nos ennemis sont nos amis ». Je regrette aussi de voir se joindre à la défense des féministes comme Anne Zélensky. Car non cette affaire ne peut pas se résumer à une défense de la laïcité féministe face au voile. Elle rompt l’équilibre savamment défendu lors de la loi sur les signes religieux à l’école publique.
L’école publique est un lieu de formation des consciences et d’éducation à la citoyenneté. À ce titre, un symbole politique en faveur de l’inégalité des femmes — le voile — n’y a pas sa place. Mais dans la rue, et dans le privé, chacun fait bien entendu ce qui lui plaît. Sinon, le principe des libertés individuelles est bafoué. En tant que prestataire de service, une propriétaire de gîte n’a certainement pas à dire à des clients qu’elle ne veut pas « de ces gens-là ». Elle peut à la rigueur diffuser un porno lesbien dans la salle de télévision commune pour en faire fuir les femmes attachées à la pureté… Mais pas plus. À moins de franchir la fine barrière séparant l’exigence de laïcité de l’intolérance.
Il ne faut surtout pas le franchir. Sous peine de donner raison à ceux qui voudraient résumer la laïcité féministe à une forme mutante de racisme anti-musulmans. Cette clarification, importante, fera l’objet du prochain numéro de la revue ProChoix.
Caroline Fourest
21 septembre 2007
Contre le féminisme victimaire
J’ai voté Ségolène Royal. Moins par adhésion à sa campagne que pour
faire barrage au projet de société de Nicolas Sarkozy. Pendant toute
cette période, j’ai dû taire mes agacements de féministe radicale face
à son féminisme électoraliste : «Votez pour moi parce que je suis une
femme ….
Je saurai gouverner parce que je suis une mère.» Sans parler des
envolées lyriques façon «Aimez-vous les uns les autres» ou de sa sortie
grotesque sur les femmes policières - qu’il faudrait raccompagner,
pauvres choses, après leur service. Mais l’heure n’est plus à l’union
sacrée. En tout cas pas avant une bonne dose d’autocritique. D’où la
floraison d’ouvrages analysant les raisons de la défaite et donc
critiquant, ici ou là, le style Royal. Que répond celle qui aspire à
demeurer l’une des leaders de la gauche socialiste ? «Sexisme !» Une
fois encore.
Elle aurait pu choisir la contre-attaque féroce, devancer la critique ou la relever sur le mode ironique. Elle aurait pu, par exemple, trouver comique de se voir donner des leçons sur le mode «Comment la gauche aurait pu gagner» de la part de… Lionel Jospin. Mais non, il a fallu qu’elle en rajoute sur le mode de la femme victime. «Si j’étais Jeanne d’Arc, on m’aurait brûlée !» Et voilà le féminisme une fois de plus malmené, dénaturé, instrumentalisé pour esquiver des coups pourtant bien légitimes.
A force, Ségolène Royal va finir par ajouter une nouvelle catégorie, le féminisme victimaire, à la longue liste de déclinaisons que le féminisme comporte déjà. Pour n’en citer que quelques-uns… Le «féminisme radical» souhaite déconstruire l’incitation sociale au masculin et au féminin pour obtenir l’égalité dans le droit à l’indifférence, voire le droit à l’indifférenciation. Le «féminisme lutte des classes» fait du combat pour les droits des femmes une sous-catégorie de la lutte des classes. Le «féminisme différentialiste» prône la mise en valeur du féminin en insistant sur ses vertus naturelles et sur sa complémentarité avec le masculin.
Soyons juste, le féminisme victimaire de Ségolène Royal n’est ni si réactionnaire ni si novateur. Il incarne surtout une sous-catégorie malheureuse du féminisme paritaire. Le dommage collatéral attendu et craint d’une avancée stratégique indéniable, la parité ; mais qui, entre les mains de femmes politiques plus tacticiennes que théoriciennes, a débouché sur la tentation de vouloir valoriser l’apport des femmes à la politique comme étant une vertu en soi et non une étape nécessaire pour appliquer l’un des plus beaux principes de notre République : l’égalité. Bien sûr, la frontière entre posture victimaire et égalitaire est toujours difficile à distinguer. Et il y a bien eu, pendant cette campagne, des attaques que Ségolène Royal n’aurait pas essuyées si elle avait été un homme. Mais raison de plus pour ne pas dégainer la carte du sexisme lorsque des critiques s’adressent enfin à la femme politique et non plus seulement à la femme.
Caroline Fourest
Paru dans Libération le jeudi 20 septembre 2007
Dernier ouvrage paru : Le Choc des préjugés : l’impasse des postures sécuritaires et victimaires, Calmann-Lévy.
15 septembre 2007
Une télé si à droite...
Petit aperçu du nouveau ton de la télévision publique en cette rentrée. Sur France 5, "Revu et Corrigé" de Paul Amar remplacera le décryptage sans merci de "Arrêt sur Images". Autrement dit, on ne s'y interrogera pas sur la complaisance des médias envers le nouveau pouvoir mais plutôt, selon la bande-annonce, sur pourquoi les médias se sont montrés si "accueillants" (sic) envers Dominique de Villepin à propos de sa convocation dans l'affaire Clearstream... Fallait-il en plus ne pas lui donner l'occasion de s'expliquer ? Lui qui est mis en examen pour avoir simplement osé demander une enquête sur des malversations où le nom de Sarkozy apparaissait. Certes à tort. Mais comment le savoir si l'on ne demande pas une enquête ?
On enchaîne par "Chez FOG", l'émission la plus rance du PAF. Avec un Franz-Olivier Giesbert égal à lui-même, cynique, sarkozyste en diable et amoureux de tout ce qui sent bon la droite virile. En l'occurence Maurice G. Dantec, sorte de Maurras des temps modernes, l'amour de la France et le talent en moins. Vous me direz, pour une fois qu'il n'invite pas Tariq Ramadan ! Et oui, il est comme ça Giesbert. Il aime autant Tariq Ramadan que Dantec, autant l'islamisme que le racisme anti-musulmans (Dantec rêve de voir l'"occident prendre les choses en main de façon virile", entendez envoyer quelques bombes sur l'Iran et faire vivre aux musulmans en général une sorte d'extermination façon Bosnie mais à l'échelle du globe). À ses côtés, même Xavier Bertrand et son ton de vendeur d'assurance a quelque chose de rassurant. On apprend tout même que son bouquin favori n'est autre que "l'art de la guerre". "Les syndicats n'ont qu'à bien se tenir !" ricane Giesbert. Humour de droite on vous dit...
Comme si cela ne suffisait pas, il a fallu endurer une leçon de féminisme de... Marie Darrieussecq. Ah oui parce que dans le nouveau monde, être féministe c'est voter Ségolène Royal... Face à Jean-Luc Mélenchon, qui rappelait à juste titre combien mettre en avant sa nature de femme comme une vertu en soi n'était pas guère progressiste, l'écrivaine s'est lancée dans une leçon à retourner les tripes de toutes les héritières du MLF.
À l'écouter, avant, il y avait un "féminisme de dames" qui proclamait l'égalité entre les hommes et les femmes en insistant sur le fait qu'il n'y avait pas de différence. Le féminisme moderne, lui, aurait l'idée géniale d'insister au contraire sur la différence des sexes pour ne pas noyer le féminin dans le masculin. En fait de modernité, ce féminisme hormonal, dégoulinant de nature, est vieux comme le carcan de la féminité, digne des envolées mystico-psychanalytiques d'Antoinette Fouque ou d'un féminisme de droite, certainement digne aussi d'une écrivaine venue au féminisme par le ségolisme, mais franchement si c'est ça le progrès — réclamer le droit à la différence et la reconnaissance par les hormones — autant choisir Christine Boutin pour représenter le PS aux prochaines élections. En passant directement à droite, on perdrait moins de temps à se demander comment réformer la gauche !
Caroline Fourest
10 septembre 2007
Rentrée douloureuse en Sarkozie
C’est toujours plus douloureux de rentrer de vacances dans un pays que vous avez quitté fâché. Ceux qui ont voté Sarkozy ont sans doute plus de facilité à faire leur rentrée que les autres.
Ces petits riens qui coincent
Il était déjà difficile de trouver un coin du monde, une simple petite plage, où l’hyperactivité de notre nouveau président ne fasse du vent. Il est encore plus difficile de se mettre à l’abri de une fois de retour. Il se passe pourtant des choses dans le monde : un président islamiste en Turquie, une percée contenue au Maroc, de nouveaux attentats en Algérie, des morts au Pakistan, en Irak… Il y a de quoi s’occuper l’esprit. Mais il y a toujours ces toutes petites choses, insignifiantes me direz-vous, mais qui vous donnent le sentiment de voir la France s’enfoncer dans une comédie grotesque. Des bourrelets corrigés à coups de Photoshop par des infographistes de Paris-Match craignant la réprimande élyséenne. Des journalistes politiques révérencieux comme jamais. Des opposants qu’on ne voit plus tellement à la télé. Une équipe de rugby à qui on lit la lettre de Guy Môquet avant d’entrer sur la pelouse. Et que l’on trouve bizarrement fébrile (vous avez déjà vu des gens vouloir se mettre à massacrer un groupe adverse après avoir lu la lettre d’un résistant méditant sur le drame de la violence humaine ?). C’est un peu comme donner du hasch à un athlète juste avant sa course. Remarquez, je m’en fiche moi que des joueurs de rugby aient envie de pleurer plutôt que de foncer comme des brutes sur un ballon ovale. Vraiment. Simplement, comme notre nouveau président avait laissé entendre qu’il serait dans les tribunes pour s’associer au triomphe, je fais nécessairement partie de ceux qui, mauvais joueurs, ont envie de voir l’équipe de France se faire écraser par l’Afrique du Sud…
Privation et renoncements
Plus sérieusement, puisque je fais aussi partie de ceux qui aimeraient que l’on critique le nouveau président de façon constructive et non de façon mesquine, il y a quantité de dossiers en cette rentrée qui donnent envie de hurler. Achever la privatisation de GDF, ce que Nicolas Sarkozy avait promis de ne pas faire. Dans ce domaine, toutefois, il faut reconnaître que le retournement de Sarkozy est moins une trahison que celui de Jospin, l'homme qui a amorcé ce processus en privatisant plus que Balladur... Tous ceux qui pensent y voir un progrès, je leur conseille vivement d’aller choisir un opérateur privé et de nous en donner des nouvelles quand leurs factures s’envoleront et qu’ils se retrouveront aux prises avec un contrat kafkaïen, comme ceux qu’ils ont déjà à cause de la privatisation de la téléphonie. Vous avez déjà vu une coupure de courant massive en France due à la financiarisation de l’énergie ? Attendez, vous verrez c’est dépaysant, on se croirait en vacances dans un pays du Sud ou en Angleterre…
L’école, ce grand corps malade
Autre dossier, celui de l’école. Ceux qui n’ont pas vu l’excellent documentaire diffusé par Canal +, l’ « Education nationale, ce grand corps malade » ne peuvent mesurer combien jamais, dans l’histoire politique récente, il n’a existé un tel consensus pour repenser et redynamiser ce secteur. Les conseillers de Nicolas Sarkozy, peut-être le président lui-même, ont eu l’intelligence de le voir. La lettre de rentrée adressée par Nicolas Sarkozy aux enseignants, quoi qu’en disent les syndicats, est absolument superbe. Le président semble avoir pris la mesure du défi. Malheureusement, comme toujours, les politiques concrètement mises en place ne sont absolument pas à la hauteur de la communication présidentielle. Le défi, quel est-il ? 83 % d’élèves dotés d’un bac noté au rabais se retrouvent pleins d’illusions sur les bancs de la fac, qu’ils quitteront au cours de la première année à 51 %. Parce que le système a surévalué leurs capacités depuis le primaire, au lieu de fortifier leurs bases, au point de leur faire croire que n’importe quelle orientation était possible. Quitte à ce qu’ils tombent du 14ème étage au dernier moment, c’est-à-dire celui où la réorientation sera presque impossible (puisqu’il leur manque les bases). Sans parler de la primauté donnée à la créativité pédagogique, source de toutes sortes d’innovations au détriment d’un tronc commun peut-être classique mais solide. Ni de la méthode globale qui a massacré l’orthographe de toute une génération, dont je suis… Sarkozy était peut-être le seul président à pouvoir s’attaquer à tout cela étant donné son état de grâce et l’image détestable qu’il a de toute façon auprès des dinosaures syndicaux. Mais que va-t-il faire ? Libéraliser l’école et les méthodes pédagogues, diminuer les heures de cours, pour dégraisser le nombre d’enseignants, abandonner la carte scolaire et pulvériser le collège unique. Bref, démanteler le principal secteur pour sauver les enfants de riches de la mixité avec le niveau tragique des enfants de pauvres… Derrière les mots volontaristes se trame un renoncement, un abandon gravissime. Celui du ciment commun, centre de la citoyenneté et de l’égalité des chances.
La citoyenneté sacrifiée sur l’autel de l’identité
La citoyenneté ? Les supporters de Nicolas de Sarkozy vous diront qu’elle fait désormais partie des compétences du ministère de l’"Immigration et de l’Identité Nationale" ! Tout à l’envers. On le sait, la crise des valeurs républicaines communes n’est plus liée depuis longtemps à l’immigration mais bien à celle de l’éducation de Français écartelés selon leur identification culturelle et leur classe sociale. Mais ce serait trop long à expliquer aux Français… Mieux vaut faire lire la lettre de Guy Môquet dans les classes et continuer à faire croire que tout sera résolu quand on aura interdit aux Français de continuer à épouser des étrangers qui ne parlent pas bien français. Une loi en préparation qui constitue une violation caractérisée des Droits de l’homme et du citoyen français. Mais tout le monde s’en fiche, tellement heureux de savoir que la solution était si simple et qu’il suffisait d’avoir le courage d’y penser.
Communautarisation et guerres de bandes
Autre dossier, toujours lié à la cohésion sociale et au renoncement qu’incarnent, en dépit des apparences, les politiques mises en place depuis 2002 : la violence et la communautarisation rampante. Les deux vont de pair. Même les RG s’en sont rendu compte et le signalent dans leur rapport faisant suite aux affrontements entre bandes de la Gare du Nord : plus 29 % de violences dues aux bandes depuis 6 mois ! Qu’en pense l’opinion publique sarkophile à toute épreuve ? Rien. On ne leur a pas posé cette question remarquez. C’est pourtant bien la politique mise en place par Nicolas Sarkozy depuis maintenant cinq ans qui mériterait d’être interrogée au vu de cette flambée de violence. Comme elle aurait dû l’être au vu des émeutes de novembre 2005. Ceux qui se sont penchés sérieusement sur le dossier, comme j’ai souhaité le faire dans mon dernier livre (Le Choc des préjugés) savent combien les méthodes employées vont à l’opposé de ce qu’il faudrait faire. Les autres préfèrent se persuader que la violence est une fatalité et qu’il suffit de cogner toujours plus fort pour s’en protéger. Pourtant, c’est bien la communautarisation et l’abandon du social qui nourrissent les identifications radicales, sources de violences. Y remédier supposerait un plan Marshall des quartiers populaires, des crédits pour les travailleurs sociaux et les associations citoyennes, une police de liaison et non uniquement de répression, mais surtout une école citoyenne et non à la carte, démantelée, abandonnée !
Je m’arrête là pour les sujets de fond. Je regarde notre nouveau président. J’entends ses discours dont la tonalité républicaine et volontariste manque tant à gauche. Je comprends ceux qui, malgré quelques mauvais pressentiments, veulent y croire. J’aimerais sincèrement que la France passe au mieux les défis de notre époque. Et je me dis qu’il faudra tout reconstruire après. Quand la lucidité et la raison auront triomphé de la fascination pour l’image, des effets de manche et des beaux discours. Le chemin sera long, parfois désertique. Mais nous devons tous être les acteurs de cette démystification.
Caroline Fourest
03 septembre 2007
La gauche doit changer de logiciel
C'est la seconde fois que le Mouvement des jeunes socialistes m'invitait à participer à l'Université d'été du parti socialiste. La dernière fois, j'avais fait part des mes craintes concernant l'incapacité de la gauche à s'emparer du débat de fond généré par l'après 11-septembre.
Cette année était sans aucun doute plus stimulante qu'aucune autre. Cette fois au moins, les socialistes sont dos au mur et forcés de reconnaître qu'ils n'ont pas été à la hauteur, sur bien des sujets, depuis trop longtemps. Pour la première fois par exemple, un atelier sur "la gauche face au terrorisme" a été programmé. Certes, sur l'agenda du Mouvement des Jeunes socialistes, incontestablement plus novateurs que leurs aînés quand il s'agit d'avoir un peu de courage. Mais c'est un début...
Sur le fond
L'atelier auquel je participais portait sur "la gauche, la Nation et la République". En compagnie de Patrick Weil et Stéphane Pocrain, j'ai insisté sur la nécessité de renouer sans honte avec un idéal républicain exigent, combatif, qui ne troque pas la "diversité" contre l'"égalité", ne tombe ni dans le sécuritiaire ni dans le victimaire, oppose la "crise de citoyenneté" à la "crise de l'autorité", la défense de la laïcité au clientélisme religieux, oppose un axe laïques/intégristes à l'axe Islam/Occident. Une gauche qui sache arracher aux nationalistes cette nation française qui fût longtemps une promesse de progrès. Tout en l'articulant avec une conscience internationaliste faite de solidarité Nord-Sud, au sein d'une Europe repensée comme lieu de résistance commun des Etats-Nations aux effets pervers de la mondialisation.
Qu'en restera-t-il ? Le débat de fond pour rénover ne fait que commencer. Il faut espérer qu'il survive à la guerre des éléphants et des Lions qui focalisera naturellement l'attention des certains médias, incapables de capter l'essentiel ou trop flemmards pour ne pas lui préférer le superficiel. Mais les médias ne sont jamais qu'un reflet. Si les socialistes souhaitent réellement poursuivre leur rénovation de fond en combles et tracer un chemin qui ne dérive plus au gré des courants, il leur faudra repenser totalement leur façon de fonctionner.
Sur la forme
A commencer par par ne pas accuser de "droitisation" ou de "gauchisation" chaque embryon de nouvelle ligne. Il faut que le débat ait lieu point par point, dans une cohérence guidée par le progrès, l'intérêt commun et l'efficacité. Le seul souci doit être de savoir si cette nouvelle orientation permettra ou non d'aider ceux qui ont le plus besoin de l'Etat, autrement dit les premières victimes de la politique de démantèlement du public au profit du privé en cours. Et non des jugements confectionnés à partir de préjugés ou de références uniquement empruntées au passé.
Les socialistes doivent aussi en finir avec leur incapacité presque idéologique à organiser la synergie avec les intellectuels, les associations, les penseurs citoyens et les leaders d'opinion gravitant autour d'eux. Ils doivent admettre que le rôle d'un parti politique est avant tout de servir de caisse de résonnance pour la pensée novatrice, fut-elle externe, et non seulement de filtre pour tirer la pensée interne vers un consensus mou aussi inaudible qu'immobile. Un domaine où la droite pragmatique a naturellement trois longueurs d'avance.
En parlant de ces universités d'été, Jean-Christophe Cambadélis (dont il faut saluer la capacité à organiser un débat de qualité) a parlé de "pré-logiciel". Il faut espérer que le logiciel saura se nourrir du meilleur, y compris de l'extérieur, capter les energies. Au lieu de nous jouer un spectacle grotesque et populiste de la "démocratie participative". Une succession de meetings démagos, façon forums internet, où la parole la plus légitime est celle de celui qui n'y connait rien et n'a donc rien n'a dire, mais à qui on fait croire qu'il sait tout et dont on ne retient rien... Puisqu'au final, ce sont bien les organisateurs du forum qui savent ce qu'ils voulaient entendre.
Sans parler de leurs personnalités respectives, il n'est pas étonnant que Nicolas Sarkozy soit apparu beaucoup plus compétent et bien plus pertinent que Ségolène Royal pendant toute la campagne. Tandis que l'un allait débaucher tous ceux qui avaient travaillé et pensé de façon novatrice sur un sujet, l'autre se vantait de n'écouter personne. Uniquemennt ceux venant chanter dans ses meetings. Surtout pas les experts extérieurs et encore moins les experts internes au PS, dont certains sont pourtant fort compétents, et depuis des années. On connait la suite, les frustrations légitimes générées, le niveau médiocre de la pensée présentée, le risque de voir les experts saisir la première main tendue en face...
Un parti politique n'est pas qu'une machine théâtrale à gagner les élections. Elle doit aussi être un catalyseurs d'énergies intellectuelles, culturelles et au final politique. Il faut donc espérer qu'en plus de chercher un conducteur ou une conductrice, le PS saura changer de moteur et de logiciel. En prenant le temps du débat de fond et d'une rénovation de qualité. Mais sans perdre de vue l'urgence d'une opposition crédible et efficace. Sans quoi le bolide au pouvoir aura vite fait de toute raser.
Caroline Fourest
18 juin 2007
Une respiration pour la démocratie
Ouf. Il n'y a pas d'autres mots. La vague bleue annoncée ne va pas tout emporter. Il reste quelques îlots où s'abriter et d'où espérer faire entendre une voix dissidente, exercer une forme de contre-pouvoir, une certaine vigilance.
Ne nous y trompons pas, ce n'est ni une semi-victoire ni une semi-défaite pour la gauche. Bien qu'elle ait plutôt bien joué sa partie dans ces législatives, elle ne doit sûrement pas se satisfaire d'avoir limité la casse et se remettre profondément en question.
En réalité, ce score est un avertissement pour le nouveau gouvernement. Tout au long de la campagne, les Français qui osaient s'inquiéter du style, de la méthode, de la personnalité et bien sûr des idées portées par Nicolas Sarkozy ont été diabolisés. "Diabolisation", "propos de haine", "antisémites"...
Pourtant, aujourd'hui, il faut l'admettre : si cette contre-vague a été possible, c'est grâce à cette peur commune à des électeurs de gauche mais aussi du centre. Lesquels ne veulent pas voir Nicolas Sarkozy concentrer tous les pouvoirs. Sont-ils totalement délirants ?
Quel est le premier bilan de Nicolas Sarkozy ? A part l'énorme faute de goût à bord du bateau de Bolloré et des T-shirt NYPD dégoulinants de sueurs, quelques très bons points attendus. Un style énergique et rafraichissant, un talent certain pour mettre en scène l'écoute et la consultation (même si elle annonce le passage en force à l'été, la gauche devrait vraiment prendre des leçons).
Mais en politique, le style n'est pas tout. Il y a eu aussi les pressions sur la presse qui ont continué (Cécilia a bien voté cette fois, rassurez-vous, la photo est dans tous vos quotidiens), les mesures fiscales dont on commence à comprendre qu'elles creuseront inévitablement aussi bien les inégalités que les déficits, les franchises médicales annoncées sur un ton paternaliste (pour faire la morale au peuple qui tombe malade par irresponsabilité !), une hausse envisagée de la TVA dont on a essayé de faire croire qu'elle ne toucherait en rien au pouvoir d'achat (sans nous expliquer comment) et puis n'oublions pas cette prestation burlesque de Nicolas Sarkozy au G8 (vues plus de 7 millions de fois sur internet) qui a fait surtout honte à ses électeurs. Les autres se le passent plutôt en boucle, façon sketch, pour rire un peu dans ce monde de brutes...
Oui le reflux de la vague bleue signifie peut-être cela. L'électorat de droite espérait que, comme promis, Nicolas Sarkozy l'impatient se transformerait en homme d'Etat. La mutation tarde un peu, trop pour aller voter une 4ème fois quand on est sûr de l'emporter. En revanche, le style Sarkozy a suffisamment inquiété l'électorat de gauche et même du centre pour qu'ils continuent — eux — d'aller voter malgré la défaite annoncée. Parce qu'ils ne souhaitent pas voir tous les pouvoirs concentrés entre les mains du nouveau président. Parce que la confiance factice de l'Etat de grâce masque en réalité un pays profondément divisé, entre sarko-enthousiastes et sarko-sceptiques. Dans le flot d'images de cette campagne, celle-là manquait. Elle est désormais exposée à l'Assemblée.
Caroline Fourest
12 juin 2007
Le mouvement et le progrès
Le bleu attendu est au rendez-vous. Il est logique et cohérent. Depuis que Nicolas Sarkozy a osé ce que Chirac n'osait pas — à savoir chasser sur les terres du FN —, la droite fait le plein de voix. Et l'on comprend enfin pourquoi, cyniquement, François Miterrand avait tout fait pour ouvrir les micros au Front national en 1983. Parce que sans une extrême droite forte, la gauche passe difficilement devant la droite dans ce pays.
Il faut vraiment beaucoup de talent, d'inventivité, un vrai élan, un vrai programme et une cohésion sans failles pour renverser la tendance. Mais 1981 est bien loin derrière nous et ce savant mélange n'existe plus au Parti socialiste pour l'instant.
L'élan, aujourd'hui, appartient à l'UMP. Il sera difficile de le renverser. Car en plus d'avoir siffonné le FN et donc fait le plein des voix à droite, Nicolas Sarkozy a réussi une révolution d'image. Son hyperactivité, son besoin de tout bousculer, lui a permis de sortir la droite de la naphtaline conservatrice où Chirac l'avait laissé dormir dans un prudent respect des équilibres. La droite d'aujourd'hui est en rupture et donc en mouvement. Elle court si vite (en tee-Shirt NYPD bien sûr) qu'elle donne le sentiment d'incarner le progrès auprès de tout qui confondent "mouvementisme" et "progressisme".
Car vers où court cette droite en jogging ? Vers l'inventivité économique et le modernisme social ? Pas du tout. Elle court en sens inverse, vers le passé, vers le clacissisme économique associé à l'anti-modernité découlant de mai 68. Un savant mélange de modèle anglo-saxon soupoudré de souverainisme, où l'on délègue le social au religieux plutôt qu'aux "gauchistes"... Bref, elle court vers une politique qui creuse autant les déficits que les inégalités. Mais elle court si vite que certains croient réellement à un progrès.
"La gauche n'a rien a proposé de toute façon !" C'est la dernière riposte en date des supporters du footing politique. Effet d'illusion. La gauche a des choses à proposer mais elle propose de maintenir les acquis et de ne pas casser le modèle français (en terme social, économique et culturel). Autrement dit, elle propose de conserver. Or le conservatisme, surtout à gauche, est un programme bien difficile à vendre. En particulier à une époque où la médiatisation et la "peapolisation" du politique demande une image en mouvement.
Caroline Fourest

